Texte de Jean-Claude Rennwald

Opti-Ma : cinq questions pour alimenter le débat

Par Jean-Claude Rennwald, politologue, militant socialiste et syndical

Au-delà des premières réactions qu’il a suscitées, le programme Opti-Ma (35 millions d’économies) du gouvernement jurassien n’a pas fait jusqu’ici l’objet d’un questionnement assez rigoureux. A cet effet, cinq éléments doivent être passés en revue.

Dette importante, mais …

Ces mesures sont-elles économiquement souhaitables ? Il ne faut pas exagérer le poids du Jura sur la scène suisse et européenne. Il n’en reste pas moins qu’au second trimestre 2014, l’Italie est tombée en récession, que l’activité s’est contractée en Allemagne et qu’elle a stagné en France. La Suisse est mieux lotie, mais les instituts spécialisés ont revu à la baisse leurs prévisions de croissance (les exportations horlogères stagnent, alors qu’elles connaissaient voici peu une progression à deux chiffres) et la courbe du chômage s’est inversée vers le haut. La déflation menace dans la zone euro et en Suisse. En août 2014, l’indice des prix a progressé de 0,1 % sur un an. Opti-Ma ne peut que renforcer ces tendances maléfiques pour le niveau de vie et l’emploi, même si ce n’est que dans des proportions modestes. Or, comme le dit Guillaume Duval, rédacteur en chef d’Alternatives économiques : « Il est indispensable de remettre en cause la baisse généralisée du coût du travail et l’austérité budgétaire excessive. Ces politiques causent un manque structurel de demande intérieure et nous ont conduits à l’impasse actuelle. » Il paraît dès lors étonnant que l’on veuille diminuer les aides à la promotion économique.

Ce programme est-il financièrement nécessaire ? L’endettement n’est pas un objectif en soi, mais la dette jurassienne n’a pas un caractère dramatique. L’endettement des collectivités publiques (canton et communes) équivaut à 25 % du revenu cantonal. Le Jura pourrait ainsi adhérer à l’euro, puisque la dette des pays qui utilisent cette monnaie ne doit pas dépasser 60 % de leur produit intérieur brut (PIB), limite que beaucoup dépassent ! Le gouvernement se plaint de l’absence de versement de bénéfice de la Banque nationale suisse (BNS). Mais si ladite BNS n’avait pas combattu l’envolée du franc suisse, une partie de l’économie jurassienne, qui repose d’abord sur l’exportation, serait peut-être sur la paille, avec des pertes fiscales à la clé. Certes, des décisions futures (imposition des entreprises III, péréquation financière) pourraient avoir des conséquences difficiles. Mais tout n’est pas joué, et il est possible d’atténuer la rigueur de ces mesures, en introduisant un impôt sur les gains en capital, comme le suggère le PS suisse et grâce à l’initiative pour un impôt sur les successions, dont 1 milliard de recettes irait aux cantons. Il conviendrait aussi d’expliquer le poids des baisses fiscales dans l’endettement. Les hausses d’impôt ne sont pas un but, mais il faut cesser de brandir le slogan du « moins d’impôts » sous prétexte de renforcer l’attractivité économique. Prix Nobel d’économie, Paul Krugman (Sortez-nous de cette crise… maintenant !, Flammarion) a démontré que des impôts élevés, surtout pour les catégories les plus aisées, ne sont pas contradictoires avec une politique de croissance. Aux Etats-Unis, la part des impôts dans la richesse nationale s’élevait à 20,6 % et le taux de chômage à 4 % en 2000. Dix ans plus tard, en 2010, la part des impôts était tombée à 15,1 %, mais le taux de chômage (9,6 %) avait plus que doublé ! L’économiste Eloi Laurent (Le bel avenir de l’Etat-providence, Les liens qui libèrent) et l’historien de l’économie Peter Lindert (Growing Public : Social Spending and Economic Growth since the Eigthteenth Century, Cambridge University) soulignent que c’est parce que l’Etat-nation a développé un pouvoir fiscal sans précédent que l’Etat-providence a pu voir le jour, ce même Etat-providence étant un moteur du développement économique, voire le développement lui-même.

C’est toujours les p’tits qui se mouillent

Ces économies sont-elles socialement acceptables ? Opti–Ma menace une centaine d’emplois dans l’administration. On mise sur des reclassements, des départs volontaires et des retraites anticipées pour « limiter la casse ». Mais il y aura tout de même des licenciements, ce qui créera des chômeurs supplémentaires. Pis, il n’y a pas eu de concertation entre l’Etat et les syndicats de la fonction publique. Le programme d’économies s’attaque aux catégories sociales les plus faibles : – 1 million pour les institutions sociales jurassiennes, – 300’000 francs pour les prestations complémentaires à l’AVS/AI, – 1,75 million pour les personnes veuves ou divorcées qui tiennent ménage indépendant, etc. A quoi s’ajoutent des diminutions de dépenses (6 millions) dans l’éducation, ce qui pénaliserait d’abord les enfants les plus défavorisés.

Gagner Moutier avec cette politique ?

Ce programme est-il “politiquement correct”? Opti–Ma s’attaque à deux conquêtes emblématiques du combat jurassien. D’une part la coopération au développement, alors que l’article 4, alinéa 3 de la Constitution jurassienne precise: « Elle (la République et canton du Jura) est ouverte au monde et coopère avec les peuples soucieux de solidarité. » D’autre part le Bureau de l’égalité, conquis par les femmes jurassiennes après des décennies de lutte et premier du genre en Suisse. Il y a certes d’autres acquis de l’indépendance cantonale, comme le rattrapage dans les investissements et la Transjurane. Mais pour paraphraser Jacques Delors, (qui disait cela à propos du marché unique européen), on ne tombe pas amoureux d’une route nationale!

Ces économies sont-elles « Moutier-compatibles » ? Les Prévôtois diront bientôt s’ils veulent rejoindre le Canton du Jura. D’aucuns rappellent que les économies décidées par les autorités bernoises n’ont pas empêché le Jura bernois de refuser l’idée de créer un nouveau canton. Dans la même logique, Opti–Ma ne devrait pas avoir d’influence sur le vote prévôtois. Mais n’oublions pas que la décision de Moutier se jouera peut-être à quelques dizaines de voix. Or, qui peut dire aujourd’hui ce qui sera inscrit sur le bulletin d’une partie des femmes autonomistes, constatant que l’on veut supprimer le Bureau de l’égalité ?

L’auteur de ces lignes espère que ministres et députés réfléchiront à ce questionnement, tout en leur suggérant de mener une lutte résolue contre la fraude fiscale. A l’exemple du gouvernement genevois qui, malgré sa majorité bourgeoise, propose d’engager cinq contrôleurs fiscaux supplémentaires.

Source: Le Quotidien jurassien, 26 septembre 2014